Ça y est! J'ai apprivoisé le monstre, LE livre, celui dont ma collègue me parle à peu près dix-huit fois par jour, celui que l'on abhorre ou que l'on sanctifie. Il fallait que je
sache, pourquoi ces sourires entendus autour d'une casquette à oreilles verte?
Tout comme l'éditeur le dévoile en préface, voilà où j'en étais rendue: "je continuais à lire, encore et encore. Au début avec le sentiment déprimant que ce n'était pas assez mauvais pour en rester
là. Ensuite, avec un vague titillement d'intérêt. Puis, avec une excitation grandissante. Et, finalement, avec une sorte d'incrédulité: il n'était pas possible que ce soit aussi bon."
Et c'est là toute la force du livre: on hésite. Ignatius, cet obèse asexué, dégueulasse, flatulent, hypocondriaque, misanthrope, imbu de lui-même et sauveur d'humanité, dont l'intelligence
hors-normes n'a d'égale que son étroitesse d'esprit et son inadéquation au réel, vous donne de l'urticaire. Trop pour un seul homme, pitié, achevez-le! Héros picaresque dont la psychologie
transforme la tâche la plus normale en pièce de théâtre, en scène anthologique, en bêtise sans fond: avec lui marcher dans la rue devient une aventure, gagner un dollar en travaillant sous-tend
l'apocalypse. Elle a raison sa "manman", il n'aurait jamais dû sortir de sa chambre. Mais voilà, le temps de s'en rendre compte, de crises d'urticaire en crises de rire, c'est un festival de
personnages, reliés habilement les uns aux autres.
La Nouvelle-Orléans, un bouge infâme où la patronne rend service aux orphelins bien à sa façon, où la blonde éthérée prépare un numéro d'effeuillage avec un perroquet, où le videur-balayeur Noir et
sous-payé veut saborder l'endroit. Si l'on y ajoute la mère au bord de la crise de nerfs qui n'est pas contre un gorgeon de temps en temps et pas contre une partie de "bouligne" pour soulager ses
douleurs, le vieux qui a peur des "communisses" parce qu'ils sont partout, le flic qui erre dans les rues pour appréhender un suspect, quel qu'il soit, le patron en éternel malentendu avec son
épouse accroc à sa planche à exercices, la copine qui veut sauver le monde à grands renforts de politique et de sexe, et Ignatius, branleur compulsif, qui cherche à soulever les foules pour lui
clouer le bec, on a un savoureux tableau de petites gens en prise avec leur quotidien.
C'est une joyeuse faune, haute en couleur, carnavalesque, mais, comme un clown triste qui se serait invité à la fête, entre deux rires, entre deux indignations, un soupçon de mélancolie.
Brûlez-le ou relisez-le, mais tendez la main vers ce livre loufoque. Essayez-le au moins, il vous ira peut-être!
La Conjuration des imbéciles, John Kennedy TOOLE, 10-18, fév.
1989.
Par Mlle Georges
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"On ne perd pas un père, encore moins un père qui était, ou qui s'était, lui-même perdu. C'est de son vivant, peut-être, qu'on l'avait perdu, qu'on ne savait plus qui il était,
où il était. A présent qu'il est mort, on réunit ce qu'il a laissé, miettes et cailloux semés dans les forêts de son angoisse, trésors et épaves, on construit le vide, on sculpte l'absence, on
cherche une forme pour ce qui, en nous, demeure de lui, et qui a toujours été la tentation de l'informe, la menace du chaos, on cherche des mots pour ce qui, toujours, a été en nous la part
secrète, la part muette, un corps de mots pour celui qui n'a pas de tombe, un château de présence pour protéger son absence."
Sous forme d'abécédaire, d'Antonin Artaud à Zelig, Gwenaëlle Aubry ordonne le chaos et rassemble les fragments épars de la folie de son défunt père. Intégrant subtilement à son texte des extraits
d'un manuscrit "à romancer" laissés par l'absent, elle raconte cette vie à la marge qui la condamne à faire le deuil de la rassurante réalité normalement couverte par le mot-même de père, là où le
sien s'est simplement "échappé de lui même", revendiquant "le droit [...] de ne plus être quelqu'un".
Il ne s'agit pas de comprendre, de conseiller... juste la beauté de l'écriture comblant le vide de cette étrange relation.
Personne, Gwenaëlle AUBRY, Ed. Mercure de France, sept.
2009.
Par Mlle Georges
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