Mardi 24 février 2009
Le lieu perdu, c'est Villa del Carmen, au Nord de l'Argentine. Ce village écrasé de chaleur ne laisse que peu d'alternatives: il y a ceux qui partent tenter leur chance à Buenos Aires, et ceux qui ne quitteront jamais cet endroit qui leur colle au corps comme leurs histoires familiales, comme autant de secrets que l'on enferme dans le mutisme. Entre les deux, des lettres que l'on s'envoie pour raconter les nouvelles expériences, les rencontres, le travail, la vie. Nous sommes en 1977 et l'on comprend assez vite qui est Ferroni: il mène des interrogatoires et traque les dissidents de la dictature. Il nourrit l'espoir d'intercepter une de ces lettres qui l'aiderait à mettre la main sur Matilde et son fiancé, deux gauchistes, deux subversifs, c'est sûr.
Ferroni est un citadin et ses chaussures de cuir qui n'ont de cesse de se recouvrir de poussière sont autant de recommencements que ce temps de l'attente qui se prolonge, ce temps cyclique qui s'étire à jamais, porté par une narration en boucle qui se répète au gré des jours. La patience lui fait défaut dans un lieu perdu où il n'y a pourtant rien d'autre à faire que d'attendre que le soleil se lève encore, un soleil hallucinatoire qui fait ressurgir le passé et échauffe les décisions.

"Depuis qu'il avait pensé: les lettres sur la table, et que par une association amusante il en était venu à l'idée de les mettre tous les deux sur la table en vue d'un interrogatoire double, Ferroni se promettait que le festin serait pour lui. Quelqu'un devait payer pour son séjour forcé à Villa del Carmen; pour les insolences de cette fille laide et idiote aux airs de princesse; pour ses pauvres chaussures soumises à la terre, aux pierres, au soleil; pour l'ennui que suait Villa del Carmen; pour le lent écoulement des jou
rs, sans rien d'autre à faire que d'attendre une lettre d'anniversaire; et ensuite, quoi?" (p.103)

Dans ce premier roman, Norma Huidobro semble dire que ce temps qui suinte sans fin révèle ce que nous sommes, irrémédiablement. Pas d'actions en chaîne, mais une violence muette qui transpire pour s'imposer comme une évidence.
Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
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