Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n'y a pas de signalisation.
Ernest Hemingway
Lundi 28 septembre 2009
"On ne perd pas un père, encore moins un père qui était, ou qui s'était, lui-même perdu. C'est de son vivant, peut-être, qu'on l'avait perdu, qu'on ne savait plus qui il était, où il était. A présent qu'il est mort, on réunit ce qu'il a laissé, miettes et cailloux semés dans les forêts de son angoisse, trésors et épaves, on construit le vide, on sculpte l'absence, on cherche une forme pour ce qui, en nous, demeure de lui, et qui a toujours été la tentation de l'informe, la menace du chaos, on cherche des mots pour ce qui, toujours, a été en nous la part secrète, la part muette, un corps de mots pour celui qui n'a pas de tombe, un château de présence pour protéger son absence."

Sous forme d'abécédaire, d'Antonin Artaud à Zelig, Gwenaëlle Aubry ordonne le chaos et rassemble les fragments épars de la folie de son défunt père. Intégrant subtilement à son texte des extraits d'un manuscrit "à romancer" laissés par l'absent, elle raconte cette vie à la marge qui la condamne à faire le deuil de la rassurante réalité normalement couverte par le mot-même de père, là où le sien s'est simplement "échappé de lui même", revendiquant "le droit [...] de ne plus être quelqu'un".
Il ne s'agit pas de comprendre, de conseiller... juste la beauté de l'écriture comblant le vide de cette étrange relation.

Personne, Gwenaëlle AUBRY, Ed. Mercure de France, sept. 2009.
Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
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Samedi 19 septembre 2009
« Aujourd’hui on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais. On n’ironisera pas sur le fait qu’il viendra manger à l’œil et que pour une fois il n’aura pas à faire semblant d’arriver à l’improviste. On l’appellera Feu-de-Bois comme depuis des années, et certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans. »

Le roman s’ouvre sur la magistrale description d’un homme à la marge, à la dérive, d’un homme qu’on tolère mais qu’on ne comprend pas, d’une épave dont on ose à peine dire, du bout des lèvres et pour s’en moquer, qu’il est de la famille, qu’on ne peut plus le récupérer. Il est maladroit Feu-de-Bois, violent même, un poivrot quoi. C’est l’anniversaire de sa sœur et l’on sent qu’il a fait des efforts, puis c’est le dérapage, le verre de trop, le mot de trop, et l’insulte est lâchée : « Le bougnoule. ».

Une étincelle ravivant le traumatisme de ces appelés en Algérie en 1960 : Bernard, Rabut, Février ; les deux cousins et le copain… Certes, ils en sont revenus, ils ont même vécu et ils se sont tus. Ils ont montré les photos d’une Algérie cliché de carte postale, baignée de soleil, pour oublier, parce que personne ne peut partager ça. Mais chaque nuit elle leur vole leur sommeil, et le front en sueur, tâtonnant tels des enfants pour trouver la lumière, ils cherchent un réconfort qui ne vient pas.

Quatre séquences : « Après-midi », « Soir », « Nuit », « Matin » ; on est au cinéma. La caméra se pose, zoom sur un personnage, et nous le pénétrons instantanément. Il semble que les mots nous les formulions nous-mêmes, comme si, la trouille aux jambes et le regard vide, nous nous réveillions nous-mêmes au souvenir des événements. Une narration polyphonique menée avec brio où l’auteur donne corps au silence, où la « Nuit » donne à voir ce que ces hommes voudraient taire.

Autrefois, Feu-de-Bois s’appelait Bernard et, ce qu’il est aujourd’hui, c’est celui qu’ils devraient tous être.

A force d’user de superlatifs, on a souvent le tort de les galvauder, taxant de génial un texte qui n’est qu’une agréable lecture. Permettez-moi d’insister : ne passez pas à côté de celui-ci.

Des hommes, Laurent MAUVIGNIER, Ed. de Minuit, sept. 2009.



www.histoire-en-question.fr
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Jeudi 13 août 2009
Michael, quinze ans, adolescent souffreteux,  rencontre par hasard une femme de trente-cinq ans qui éveille en lui un indéniable désir et dont il devient rapidement l'amant. Au fil de leurs rencontres se met en place un rituel: ils font l'amour et il lui fait la lecture, jusqu'au jour où Hanna disparaît laissant derrière elle un vif sentiment de culpabilité. Michael sera amené à la revoir, en toutes autres circonstances et des années plus tard, et il découvrira dès lors le secret que cette femme aura passé toute une vie à dissimuler.

Hanna nous donne un sentiment désordonné, et quels que soient les actes qu'elle ait pu commettre, on ne parvient pas à la juger. Beusogneuse et rigoureuse, elle semble n'être qu'une fourmi accomplissant au mieux la tâche qui lui a été confiée. Conscience collective, responsabilité, anesthésie face à des événements qui nous paraissent toujours plus normaux, autant de thèmes que ce brillant roman soulève avec délicatesse.

Le cinéma a parfois ceci de bien de nous donner une seconde chance face à des livres qui en valent réellement la peine et à côté desquels nous serions passés. Espérons donc que The Reader est à la hauteur de l'ouvrage de Bernhard Schlink.

Le Liseur, Bernard SCHLINK, "Folio", Gallimard, février 2009
pour la présente édition
Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
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Jeudi 30 juillet 2009
Le dernier de la riche lignée Weynfeld est ce célibataire entre deux âges aux costumes sur mesure, expert en tableaux, classe incarnée, un rien vieux jeu: Adrian. Chacun lui doit quelque chose, mais aucun ne doit se sentir redevable: il se gardera bien de le faire remarquer, s'éclipsant avant la fin de ses dîners du jeudi avec ses amis les plus jeunes pour payer la note en toute discrétion, finançant les ambitions des uns et les folies des autres.

"La conscience d'être quelque chose de particulier s'était tellement incrustée dans la chair et le sang d'Adrian qu'il tentait de dissiper d'emblée, par une courtoisie exagérée, tout soupçon d'arrogance."

Un tel personnage devait trouver un écrin glacé à sa mesure: immeuble ultra sécurisé, appartement revisité par un architecte et briqué d'une main ferme par une gouvernante qui veille dans l'ombre au moindre besoin de cet handicapé du quotidien difficilement capable de cuisiner plus qu'un toast grillé et d'actionner le répondeur téléphonique.

Entre la belle et suicidaire Lorena, toujours en quête de quelques billets pour encourager ses envies de luxe, et le vrai faux Vallotton qu'un vieil ami veut lui faire mettre aux enchères, ce sont nues devant la salamandre que ces femmes vont froisser l'amidon de ses rassurantes habitudes.
Le lecteur ne reste pas insensible aux charmes de cette incursion dans un monde lisse, mené en douceur par le guide Adrian, dernier bastion d'intégrité dans un monde d'escrocs manipulateurs?


Le dernier des Weynfeld, Martin Suter, Seuil, "Points", mai 2009.



Nu devant la salamandre, Vallotton
http://www.cool-arts.com/motive-shop/gross/1-179-022.jpg

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