... Quand on décide d'empoigner par les cheveux la tête d'un cadavre, de la brandir devant soi comme une lanterne, tel Diogène qui cherche un homme? Quand la
réalité, jusque-là cette surface lisse sur laquelle on glissait, commence à vous parvenir par vagues, tantôt insupportablement présente et soudain réduite à néant?"
La Confrérie des mutilés, Brian Evenson
Kline a suffisamment été éprouvé. Héros malgré lui, ce détective a été victime du "gentleman au hachoir" qui l'a privé de sa main. Sang froid oblige, Kline cautérise lui même la plaie en
l'appliquant sur une plaque chauffante avant même de tirer une balle dans l'oeil de son agresseur. Il aurait aspiré à une tranquillité dépressive, mais c'était sans compter sur Ramse et Gous qui le
harcèlent de coups de fil, se présentant comme la chance frappant à sa porte. Officiellement, ils tirent Kline de son quotidien pour qu'il mène une mystérieuse enquête au sein de la non moins
bizarre "confrérie des mutilés". Officieusement...
Il paiera sa curiosité de sa chair, errant halluciné à la recherche de réponses, Christ vengeur à l'épreuve des balles, victime érigée en idole, mais quand cesse-t-on d'être victime?
Âmes sensibles s'abstenir. Pourtant, la violence est si évidente qu'elle en est banale, grotesque, interrogeant par là même les limites à ce qui fait de nous des hommes. Rien de gratuit, chacun est
prêt à tout pour des convictions différentes, quête de la vérité ou foi aveugle en une secte menacée de schisme où l'on gagne en galons et en pureté au fil des membres dont on s'ampute. Evenson
signe d'un style sobre un ouvrage qui ne laisse pas insensible, au-delà de la folie raisonnée des personnages, du désir de vengeance... autant de mobiles qui font froid dans le dos tant ils sont
plausibles.
Par Mlle Georges
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Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d'enlacer et de grandes mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu'il m'est passé dans le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.
Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l'écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSEE
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert.
Le Coeur cousu, Carole
Martinez
Soledad, son nom même présage de son destin. Etrange fratrie que celle de la famille Carasco où les femmes se transmettent ce savoir millénaire, où les prières répétées à l'âge où l'on devient
femme lors d'une semaine sainte qui vous change à jamais se transmettent en même temps qu'un coffre recélant leur don le plus précieux... Le plus précieux? Ce cadeau sacré n'est-il autre chose
qu'une malédiction? N'accomplissent-elles pas ce qui est attendu d'elles, ce que cette vie contée qu'elles se sont appropriée laissait présager et avait d'ores et déjà annoncé? Et ce qui est écrit
c'est le destin de cette vieille folle, de cette femme au mystérieux don, jouée et perdue par son mari dans un combat de coqs, cette dolorosa qui erre sans autre but que marcher, les pieds
ensanglantés de poussière et le coeur fourbu de désillusions.
Un roman éminament féminin. Non pas féminin au sens de sentimental ou de mièvre comme un mauvais téléfilm que l'on aurait honte d'avoir regardé. Non, féminin comme on peut se laisser envoûter par
un conte lointain, tout droit d'un autre temps, mais y trouver encore l'éclat qui vous émeut, la fatalité qui vous ronge, le désir vissé aux entrailles, la rage transpirant et la vie collée à la
peau comme un fardeau indéfectible, comme une angoisse généalogique que la meilleure des volontés ne parviendrait pas à déjouer. Comme cette vie qui se donne et qui exclue les hommes de la
délivrance.
Car malgré les croyances, la magie, les robes, les visions, les ogres, les pouvoirs et les luttes, ce récit n'a rien d'un conte insipide et éculé, il raconte l'universelle. En ces terres andalouses
peuplées de craintes, de superstitions, de poussière et de révolutions, dans un temps indéfinissablement présent, Soledad témoigne de ce que le merveilleux a de plus tragique, de plus ancré à la
vie.
Par Mlle Georges
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