Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n'y a pas de signalisation.
Ernest Hemingway
Mardi 12 octobre 2010 2 12 /10 /Oct /2010 23:39

 

On devrait vivre seul, privé de toute crainte, jouissant quand on aurait envie de jouir et libéré du regard. On le sait bien, on a oublié cette quiétude de n’imposer sa présence à personne. De quel droit d’ailleurs lui infligerait-on ce que de soi-même on est si peu enclin à accepter, là où, omniscient et détaché, on rit déjà de cette phrase encore inachevée, de ce geste à peine esquissé ? Entre ce qu’on dit, ce qu’on voudrait dire, ce que l’autre comprend, ce qu’il nous concède et la façon dont on l’exprime, combien de chances pour qu’on atteigne cette étincelle de grâce en partage ?


Nous sommes pourtant déjà perdus, condamnés, à peine l’idée émise on enfile le masque et l’on se lance, en quête de reconnaissance. Sans le regard on s’étiole, avec lui on se perd, on se dépasse, on séduit, on se détruit, on se console. Oh, le nôtre n’est pas moins méprisant : il adule, s’ébloui, puis se gâte, s’aveugle et se conforme.  


Décider, la voilà la clé de l'heureux solitaire : se gaver d’un égoïsme salvateur, décider seul de l’emploi de ce temps qui file, sans concession, et choisir au besoin de prêter son regard, son corps, ses entrailles avec autant d’abandon que de nécessité. Mais elle sonne l’alarme de l’éthique et de la compassion : on ne vit pas de tels déserts, il y a toujours une partie de soi-même qu’on ampute. L’éternel hiatus du regard qui se pose : on ne peut être seul et comblé. C’est ainsi, on se réserve le droit de la rencontre, notre addiction, le plaisir extatique du moment absolu et renouvelable. Alors on ravale l’angoisse toujours prête à bondir, on apprivoise l’animal, on le tord, on le chéri et l’on se jette nu, disponible.  



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Ecce, Victor Hugo


Par Mlle Georges - Publié dans : blablabla
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Samedi 28 août 2010 6 28 /08 /Août /2010 09:16

montagneminuit Bastien Lhermine est un gardien de collège passionné par le Tibet et le lamaïsme. Le qu'en dira-t-on lui prête toutes sortes d'attitudes louches, mais, par la force des choses, sa voisine Rose Sévère et son fils Paul se lient à lui.

De la rencontre entre ce vieil ascète et cette jeune mère en recherche naît une jolie histoire : celle d'une amitié faite d'admiration, de mensonge, de rêve, de voyage... Ce pourrait n'être que ça, et ce serait déjà un agréable roman, mais c'est bien plus.

 

Il y a la culpabilité de Bastien, frère et fils d'idéalistes nazis, et celle de Rose, à l'origine du suicide de sa mère après qu'elle lui a annoncé que son tortionnaire, milicien dans le Lyon occupé, est toujours en vie, usurpant la gloire et l'identité d'un résistant.

Bastien fait croire qu'il a appartenu aux Brigades tibétaines : pour déculpabiliser Rose?

Rose fait croire que sa mère est toujours en vie : pour ne pas être jugée?

 

"Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n'est pas qu'ils ne croient plus en rien, c'est qu'ils sont prêts à croire en tout". Voilà en réalité tout le propos de ce court roman : notre rapport à la vérité historique, la subjectivité qui se cache en toute chose, la question des sources, des mythes dont ce nourrit la création romanesque pour en faire des vérités, la fluctuance des discours et la difficulté d'en démêler les points de vue, notre confort à nous satisfaire...


Oh, non, pas de morale ni de long discours, juste un roman à deux voix, une narration brillante imbriquant les points de vue et questionnant l'Histoire, la spiritualité, mais aussi l'intime, la culpabilité, ce que l'on tait, ce que l'on travestit pour se recréer une vérité prête à être partagée, mystifiée à son tour. Il y a tout cela dans ces quelques pages. Un livre court, une écriture simple et concise, mais un roman qui reste, vous travaille, vous donne l'impression de vous avoir informé sur quelque chose pour mieux vous en détourner, bouscule vos clichés pour mieux vous tromper, vous donne au passage des envies de voyage. Un roman qui a du souffle en peu de pages, de ceux que l'on achète parce que, fétichistes que nous sommes, il  nous le faut, pour le relire, nous en sommes persuadés, crayon en main et recherches à l'appui. Certes, il n'est pas sûr que nous le fassions, nous l'achèterons, le garderons, le partagerons même, et il restera un livre auquel on repense.

 

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www.darrellpeck.com/travel/2000-china/images/121-potala-side.jpg

Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
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Mercredi 25 août 2010 3 25 /08 /Août /2010 12:14

La où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes, Heinrich Heine

 

Extrait de Cristallisation secrète, Yoko OGAWA, p.231

 

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Par Mlle Georges - Publié dans : ce sont eux qui le disent
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Mardi 24 août 2010 2 24 /08 /Août /2010 08:31

ouragan L'ouragan approche. La Louisiane, ses hommes, ses femmes, se retrouvent seuls face à leurs peurs, à leurs certitudes. Ils se révèlent, prennent possession d'eux-mêmes (pas toujours pour le meilleur) et dans le chaos la litanie de ces oubliés s'élève, lucide, désespérée, polyphonique, en une dense exploration de l'âme humaine.

 

Il y a Joséphine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, qui traîne sa carcasse usée avec la fierté de celle qui a gagné sa liberté.

Il y a Keanu Burns, hanté par le souvenir de 6 années passées sur une plateforme pétrolière à se demander, au milieu de l'insupportable, ce à quoi il est resté fidèle.

Il y a Rose Peckerbye et l'échec de sa vie, cet impossible amour qu'elle est obligée de donner à ce fils sur lequel elle pose ses yeux sans arriver à ne pas le voir comme la somme vivante de ses erreurs.

Il y a ces prisonniers dont la vie vaut moins que celle des chiens que l'on évacue en urgence en prévision de la tempête.

Il y a ce prêtre apeuré en quête de la volonté du Tout Puissant...

Il y a vous, il y a moi, il y a eux tous, le bayou, les flots, les immondices et, malgré tout, un sens à donner.

 

Noir. Puissant. Bien écrit. Il devrait être impossible de pouvoir passer à côté du dernier Gaudé.


Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
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