Mercredi 3 septembre 2008
on sait ce que c'est, on y était! Et chaque année voilà que nos journalistes préférés nous rappellent que l'école est obligatoire et que, de fait,
des bataillons de petits Français reprennent docilement le chemin des classes. On en profite pour nous rappeler que non,
il n'y a pas suffisamment d'enseignants, et que oui, tout va bien, le petit Mathieu qui entre en TPS ( très petite section, pour les non-initiés ) n'a même pas versé une larme, et que sa maman a
été la bienheureuse bénéficiaire de la fameuse allocation qui lui a permis de lui acheter son indispensable cartable Bob l'éponge; ouf, goûter et doudou ne finiront pas dans un lamentable sac plastique, nous voilà rassurés. Dommage, on ne connaît pas le petit Mathieu, mais l'information était de la plus haute
importance et valait bien un 20 heures il est vrai.
Parce que des fois qu'on vive dans une contrée reculée, seul, sans famille et sans copains vous faisant partager leur enthousiasme quant à l'achat du t-shirt Dora pour le dernier schtroumpf et leur
scepticisme quant à la compétence de l'enseignante de la classe bac-moins-15, (copains qui, au passage, n'arrivent toujours pas à s'empêcher de nous passer au téléphone leurs enfants qui s'en foutent et qui savent à peine balbutier), oui, des fois qu'on soit tristes et célibataires, on sera sans
doute ravis de savoir que la France va bien puisque ses pupilles seront instruites en masse et cela, quoi qu'il arrive. De quoi vous faire déculpabiliser de vous être trompé de bulletin aux
dernières élections: rien n'a vraiment changé finalement... Pour être bien sûr, après deux-trois broutilles obligatoires sur l'ouragan Gustav qui, ô bonheur, a été rétrogadé en catégorie 3, et sur la maison de Clavier qui, ô soulagement, n'a subit aucun préjudice,
on vous montrera qu'ailleurs on n'a pas cette chance et que les Anglais ont bien à s'inquiéter de leurs hordes de
délinquants se pointant en cours avec un couteau. Vous voyez bien que tout va bien, chez nous on n'en est pas là ma bonne dame! Pour peaufiner le tout, on se débrouillera pour vous montrer un joli
minois issu des minorités visibles (parce que non, on ne dit plus Noir ou Arabe mon bon monsieur) qui vous assurera qu'il est enchanté de suivre les cours de soutien scolaire prévus par notre noble
institution, on a vraiment pensé à tout.
Et après on parle de désinformation! Ce qui se passe dans le monde? Ah bon? Ca nous intéresse?
Tes yeux sont "noirs et vides comme des tonneaux à pluie en période de
sècheresse"...
R. Chandler Le Grand sommeil
...une alternative plus classe à "ta gueule connard" ou "tu serais pas un peu blonde?"

"Nous appelons "rabat" l'information sur un texte qui se trouve à l'extérieur de lui-même: une note de bas de page, la couverture d'un livre, la déclaration d'un témoin fiable, etc. Sans elle, rien
de ce qui s'écrit, d'une simple liste de courses jusqu'à une encyclopédie, n'a de valeur en soi. Pensez, par exemple, à un livre. Le rabat nous parle de l'auteur et du genre d'oeuvre qu'il a créée.
Parfois, nous trouvons même un bref résumé du thème. Nous savons ainsi si nous allons lire un roman, un essai, un texte scientifique ou une autobiographie, et nous nous préparons à apprécier les
différentes lectures. Si le rabat dit "roman", nous espérons qu'il nous distraie, mais nous ne nous attendons pas à connaître la vie de l'auteur, ce serait autre chose s'il disait "autobiographie",
vous comprenez, la plupart des gens ignorent que la véritable lecture d'un livre se fait à travers le rabat. Sans lui, le texte est incompréhensible. Il peut être plus ou moins beau mais ça
s'arrête là."
José Carlos SOMOZA, Daphnée disparue
"Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue". Voilà qui pourrrait sembler anodin . Si ce n'est que Juan Cabo, célèbre romancier, amnésique à la suite d'un accident, ne connaît rien de plus de
celle qu'il recherche. Etre de chair ou de papier? Est-ce là le début d'un roman qu'il projetait d'écrire ou la description d'une superbe créature qu'il aurait effectivement rencontrée?
Le lecteur résoud l'énigme au fil de l'intrigue qui se déroule, à mesure que les personnages l'écrivent et Somoza nous trompe, nous manipule pour nous mener exactement là où il veut. Et si
l'écrivain n'était plus le principal protagoniste?
par Mlle Georges
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Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore.
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.
Des nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre.
Les étoiles brillent toujours
Mais les yeux se sont remplis d'ombre.
Oh! Qu'ils aient perdu le regard?
Non, non cela n'est pas possible:
Ils se sont tournés quelque part,
Vers ce qu'on nomme l'invisible.
Et comme les astres penchant
Nous quittent mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leur couchant
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent...
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.
Sully Prudhomme
Une ombre passa sur le visage encore presque enfantin de Joe, puis une illumination de tendresse. Il n'était qu'un gars, elle n'était qu'une fille,
tous deux au seuil de la vie, s 'apprêtant à louer une maison et à acheter des tapis. Il répondit:
- Pourquoi s'en faire? Ce sera la dernière, la der des ders.
Il sourit. Elle vit sur ses lèvres le soupir inconscient, sans souffle, du désaveu. Instinctivement, fémininement, possessivement, elle redoutait cette chose qu'elle ne
comprenait pas, cette chose qui le possédait si fort.[...]
- Mais pourquoi, insista-t-elle, pourquoi l'aimes-tu tellement cette ... ce "jeu" comme tu dis? [...]
Comment aurait-il pu raconter l'ensorcellement du ring? Comment dire ce qu'il sentait et analysait, quand le Jeu atteignait son acmé? C'était au-delà de ses forces. [...]
Son Joe, le Joe qu'elle connaissait s'estompait, se perdait. Perdu le visage frais et gamin, le regard tendre, les lèvres aux courbes douces, comme dessinées au pinceau: à la
place, une face virile, un masque d'acier, tendu, figé;. une gueule d'acier, des mâchoires de piège à loups; des yeux d'acier dilatés, fixes, dont la lumière et l'éclat étaient ceux de l'acier. Le
visage d'un homme... elle qui ne connaissait que celui du gamin. Ce visage-là était celui d'un inconnu.
Et pourtant, malgré son effroi, elle était émue, et, oui, elle se sentait fière de lui. Sa virilité, la force du mâle qui combat exerçait sur elle son inévitable charme - femme
qu'un long atavisme poussait vers l'homme fort, pour s'y appuyer comme à l'abri d'un rempart. Elle ne comprenait pas cette force qui s'élevait de son être, plus puissante que son amour de femme, et
qui le dominait lui-même; en même temps elle éprouvait un doux serrement de coeur à la pensée que pour elle, par amour, il s'était soumis, avait sacrifié toute cette part de sa vie, en lui jurant
que ce combat serait le dernier des derniers.
Jack London, Pour cent dollars de plus
par Mlle Georges
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