Nous devons nous y habituer : aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n'y a pas de signalisation.
Ernest Hemingway
Mardi 12 mai 2009

Le docteur Winton et le docteur Friedrich souhaitent rencontrer des sujets ayant subi un deuil, un chagrin, une déception et/ou une dépression et souhaitant vivre mieux. Les participants devront se trouver sur le campus une fois par semaine, du 15 mai au 15 septembre, et tenir un journal succinct de leurs réactions à la médication qui leur sera proposée. Les candidats retenus recevront une somme de 5 dollars par semaine, payable à l'issue de l'étude.

Contacter

Dr William T. Friedrich, salle 307 Bat. Psychol.

Dr B. Winton, salle 211, Relations Humaines.



Etats Unis. Années 50. Gardez-vous d'être fou, à moins d'être adepte de la lobotomie, de l'arrachage de dents ou de tout autre douce pratique vouée à calmer les affres d'un mental perturbé. Le jeune Will Friedrich, pharmacologue prometteur à Yale, spécialiste ès statistiques, entend bien laisser son empreinte dans le monde de la psychiatrie. Père de famille fauché, il rêve de ne plus avoir à circuler dans cette ancienne ambulance d'occasion qu'il appelle amèrement "la Baleine". Poussé par son idéalisme et son ambition, hanté par la souffrance d'un frère pas tout à fait comme les autres, il croit pouvoir distribuer le bonheur sur ordonnance et s'assurer ainsi gloire et reconnaissance. A l'aide de la rousse incendiaire Bunny Winton, il élabore alors un protocole d'expérimentation à partir d'une plante utilisée par une peuplade cannibale. Jusqu'à ce que le remède devienne poison et crée des effets secondaires irréversibles.

Sa vie restera marquée du sceau de ce dérapage, tant dans les bonheurs que dans les interdits, influencée par la propre mélancolie de ce père pourtant si compréhensif avec ses patients.

Le Remède et le poison est une chronique sociale et familiale où les décennies se suivent au gré des substances plus ou moins licites offrant une échappatoire au réel, avec l'ombre de la responsabilité, de la caution médicale et de cette influence que l'on voudrait avoir sur une famille qui nous échappe, inévitablement. La société se regarde dans le miroir de Dirk Wittenborn et ce qu'elle y trouve n'est autre qu'un idéal qui vole en éclats, qu'un bonheur que l'on est allé chercher hors des sentiers attendus. Alors quand viennent enfin la gloriole et la reconnaissance, où est la frontière entre ces pilules approuvées par le docteur et la coke contre laquelle il met en garde ses enfants? Mais à mettre en garde contre la vie, on ne rachète pas ses erreurs, on prévient d'autant moins celles des autres, et cet ersatz de bonheur fini toujours par se briser dans la descente.

Toutefois, pas de cynisme ni de fatalisme. Pas un roman déprimant. Parfois loufoque et extravagant, souvent attachant, un très bon moment de lecture, c'est certain.

Dirk WITTENBORN, Le Remède et le poison, Seuil, avril 2009.

Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 14 avril 2009
Vous n'entendrez jamais parler d'un sportif qui a perdu l'odorat dans un accident tragique. La raison? Pour que l'univers puisse nous enseigner de cruelles leçons dont nous ne tirerons d'ailleurs jamais profit, le sportif doit perdre ses jambes, le philosophe son esprit, le peintre ses yeux, le musicien ses oreilles, le chef cuisinier ses papilles. Ma leçon à moi? J'ai perdu ma liberté et je me suis retrouvé dans cette étrange prison où le plus difficile, à part s'habituer à ne rien avoir dans les poches et à être traité comme un chien qui a pissé dans une église, c'est l'ennui. [...] Il n'y a plus qu'à devenir fou.

Bienvenue! Ca commence fort, ça vous entraîne dans un esprit dont on ne sait s'il appartient à un fou ou un génie, un paranoïaque ou un visionnaire, un sociopathe ou un sage. De ce père auquel il se défend de ressembler mais dont il ne peut renier l'héritage, Jasper Dean se doit de raconter la vie, comme pour trouver un sens à la sienne.  L'esprit en question, c'est celui de Martin Dean, frère dans l'ombre du célèbre Terry, assassin adulé des foules australiennes. Sortir de l'ombre pour exister, pour élever seul un fils né d'une étrange union, rongé par ce désir de reconnaissance en crachant sur la société, voilà  la vie et l'oeuvre de Martin Dean le misanthrope. Mais quand ce père erre de dépressions en clubs de strip-tease et s'isole de ce monde qu'il méprise au sein d'un labyrinthe qu'il fait construire en plein bush australien pour mieux s'affranchir du réel, lire frénétiquement et réfléchir sur la vie pour en renier l'intérêt , comment trouver l'équilibre d'une vie normale? Comment même en avoir envie? Comment se défaire de l'atavisme et ne pas devenir soi-même un handicapé du réel? Entre conscience aigüe et paranoïa, Martin Dean et son fils sont les héros d'un conte philosophique et fantasque, d'une épopée rocambolesque qui traverse l'Europe, la Thailande et l'Australie, nous entraînant de trahisons en déceptions, dans des vies où si l'amour et les moments d'extase sont appréciés pour leur rareté, ce sont les tragédies et une constante ironie du sort qui forgent les destins de ces êtres intelligents et désabusés.

C'est une réussite, un festival d'esprit, une citation à chaque page, une écriture gravée au fer rouge. Attention, tout n'est pas toujours plausible, il n'est pas dit qu'on les comprenne ni qu'on arrive toujours à suivre leurs actes, qu'on ne se dise pas à certains moments: "il y va pas un peu fort là?", mais ça fonctionne, indéniablement, et c'est ébahis que nous assistons au feu d'artifice, impressionnés comme des enfants. Monsieur Toltz merci, pour un premier coup...
Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mardi 24 février 2009
Le lieu perdu, c'est Villa del Carmen, au Nord de l'Argentine. Ce village écrasé de chaleur ne laisse que peu d'alternatives: il y a ceux qui partent tenter leur chance à Buenos Aires, et ceux qui ne quitteront jamais cet endroit qui leur colle au corps comme leurs histoires familiales, comme autant de secrets que l'on enferme dans le mutisme. Entre les deux, des lettres que l'on s'envoie pour raconter les nouvelles expériences, les rencontres, le travail, la vie. Nous sommes en 1977 et l'on comprend assez vite qui est Ferroni: il mène des interrogatoires et traque les dissidents de la dictature. Il nourrit l'espoir d'intercepter une de ces lettres qui l'aiderait à mettre la main sur Matilde et son fiancé, deux gauchistes, deux subversifs, c'est sûr.
Ferroni est un citadin et ses chaussures de cuir qui n'ont de cesse de se recouvrir de poussière sont autant de recommencements que ce temps de l'attente qui se prolonge, ce temps cyclique qui s'étire à jamais, porté par une narration en boucle qui se répète au gré des jours. La patience lui fait défaut dans un lieu perdu où il n'y a pourtant rien d'autre à faire que d'attendre que le soleil se lève encore, un soleil hallucinatoire qui fait ressurgir le passé et échauffe les décisions.

"Depuis qu'il avait pensé: les lettres sur la table, et que par une association amusante il en était venu à l'idée de les mettre tous les deux sur la table en vue d'un interrogatoire double, Ferroni se promettait que le festin serait pour lui. Quelqu'un devait payer pour son séjour forcé à Villa del Carmen; pour les insolences de cette fille laide et idiote aux airs de princesse; pour ses pauvres chaussures soumises à la terre, aux pierres, au soleil; pour l'ennui que suait Villa del Carmen; pour le lent écoulement des jou
rs, sans rien d'autre à faire que d'attendre une lettre d'anniversaire; et ensuite, quoi?" (p.103)

Dans ce premier roman, Norma Huidobro semble dire que ce temps qui suinte sans fin révèle ce que nous sommes, irrémédiablement. Pas d'actions en chaîne, mais une violence muette qui transpire pour s'imposer comme une évidence.
Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 16 février 2009
A Icamole, alors que les villageois prient pour le retour de la pluie, Lucio le bibliothécaire lit sans concessions les ouvrages envoyés par le gouvernement, jetant aux cafards avec rage tous ceux qu'il n'estime même pas dignes de brûler, car le feu « confère à un livre prétentieux l'utilité de produire de la chaleur, la gloire de devenir lumière. » (p.47)

Dans ce village du Mexique qui aurait plus besoin d'eau et de médicaments que de livres, Lucio, bien que suspendu de ses fonctions faute de lecteurs, trouve les réponses au réel dans le présent perpétuel des romans. Alors quand son fils Remigio remonte de son puits le cadavre d'une exquise fillette, c'est tout naturellement qu'il lui présente la solution dans la lecture du Pommier.

Dans ce village déserté par les eaux, Lucio étanche sa soif et ses désirs dans la littérature et nous invite à explorer les frontières entre vie et fiction, la où leur perméabilité brouille les évidences, là où les coïncidences n'en sont peut-être pas, là où la vie n'est pas toujours digne d'entrer dans la fiction et où la fiction reproduit bien maladroitement la vie.

Dans la profusion d'ouvrages que ne manquera pas de nous faire découvrir le Mexique au Salon du livre, ménagez-vous donc une place pour ces 215 pages, avant de les faire partager... ou de les offrir en pâture à la vermine! Libre à vous.
Par Mlle Georges - Publié dans : chroniques livresques
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

  • pourquisonneleglas
  • : Mlle Georges

Si vous passez par Biarritz...
















Intermède musical

Dingwash

Recherche

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus